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Les Violettes des Tranchées

 
 
Les Violettes des tranchées
 
 
Lettre d’un soldat qui n’aimait pas la guerre
 
 
J’erre toujours aussi incapable d’écrire . Il gèle épouvantablement ce matin ,
sans que j’arrive à me réchauffer les doigts . S’il n’y avait encore que les doigts de gelés ;
mais le bonhomme ne vaut guère mieux , et le cafard est pire que la gelée .
 
Car n’est-ce pas , j’ai le cafard , vous vous en doutez , et je désespère de le chasser .
Il y a de quoi , et ce n’est pas d’aujourdhui qu’il passera ;
la perspective de retourner ce soir
dans le vieux secteur du bois carré , et de reprendre la vie souterraine ,
nocturne et marécageuse n’étant pas pour le dissiper .
 
Voilà six mois que çà dure , une demie année qu’on traine entre vie et mort ,
jour et nuit ,cette misérable existence qui n’a plus rien d’humain , six mois ,
et il n’y a encore rien de fait , aucun espoir , six mois qu’on a quitté le fort ,
et l’on est moins avancé qu’au lendemain du châtelet . Tout est a recommencer .
Tout cela n’a été qu’un prélude , nous  n’en sommes donc qu’au pélude de la tragédie
dont le premier acte commencera au printemps .
Alors les canons seront prêts et dans l’arène lamenable des tranchées ,
la boucherie néronienne reprendra plus sanglante que jamais ,
et pareil aux esclaves antiques , on ne nous tirera de nos cachots
que pour nous jeter en pâture aux monstres d’acier .
Et ce sera au retour du printemps , au renouveau de la terre .
Et pourquoi tout ce massacre ?
Est-ce la peine de faire attendre la mort si longtemps à tant de milliers de malheureux ,
après les avoir privés de la vie pendant des mois .
 
Hier ou avant hier , au rapport , on a lu des lettres de prisonniers boches .
Pourquoi ? Je n’en sais rien car elles sont les mêmes que les nôtres .
La misère , le désespoir de la paix , la monstrueuse stupidité de toutes ces choses ,
ces malheureux sont comme nous , les boches !
Ils sont comme nous et le malheur est pareil pour tous .
 
Il y a des gens qui cependant aiment la boucherie , et l’autre jour , le Matin ,
publiait avec force détails et éloges les exploits des Bat.d’Inf. dans une tranchée boche .
C’est écoeurant . Après tout ,
d’un journal défenseur des financiers véreux et des garces de la politique ,
il est tout naturel de proner des souteneurs et des brutes .
Mais quand on songe que çà trouve des lecteurs ailleurs
que dans les milieux d’amateurs de guillotine ,
que peut-on espèrer ?
 
Nous retombons à la brute : Je le sens chez les autres , je le sens chez moi ;
je deviens indifférent , sans goût , j’erre , je tourne , je ne sais ce que je fais .
Et quand un souffle passager vient secouer les cendres , et rallumer la braise ,
alors je suis si écoeuré de tout ce qui m’entoure que j’en suis encore plus malheureux …
Je vous embrasse .
 
Etienne .
 
Lettre d’Etienne TANTY 
Extraite des « Paroles de Poilus »-Lettres de la grande guerre.
 
 
                

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